Traverser la maladie dans son corps ne suffit pas : ce que vous portez à l’intérieur mérite, lui aussi, d’être accompagné….
Il y a peut-être ce moment, quelques secondes après que les mots aient été prononcés, où vous avez entendu le médecin continuer à parler, mais sans vraiment entendre. Comme si sa voix arrivait de loin, comme si vous aviez la tête dasn du coton, comme si votre corps était là, assis sur cette chaise inconfortable, et votre esprit, lui, avait décidé de s’absenter.
Il y a peut-être ces nuits qui ont suivi, où vous regardiez le plafond en vous demandant ce qui allait changer, ce que vous alliez pouvoir garder de votre vie d’avant, à vous demander si vous alliez mourir.
Ces matins où vous vous leviez pour aller à un rendez-vous, puis à un autre, puis encore à un autre, comme portée par un automatisme, un flux de protocoles médicaux dans lequel il n’y avait plus vraiment de place pour vous demander comment vous alliez, vraiment.
Il y a peut-être cet entourage bienveillant, maladroit parfois, qui vous disait « tu vas t’en sortir », « tu es forte », « il faut rester positive » et vous, vous vous sentiez seule dans une pièce pleine de monde comme si toute ces phrases ne faisaient que créer un peu plus le fossé, seule avec quelque chose que les mots du quotidien ne savaient pas contenir, nommer, acceuillir.
Et peut-être qu’aujourd’hui, les traitements sont terminés. Et paradoxalement, c’est là que tout s’est effondré, parce que tout le monde autour de vous a soufflé, soulagé, enfin. Et vous, vous ne savez plus trop ce que vous attendez, ni de vous, ni de la vie.
Si ces mots vous touchent, sachez une chose : vous n’avez pas à le traverser seule.
Le choc de l’annonce du diagnoctic :
Un diagnostic de cancer n’est pas seule une information, c’est un véritable choc, un point de bascule.
Même annoncé avec bienveillance, même accompagné d’un pronostic favorable, il percute quelque chose de très profond en vous : le sentiment de contrôle sur votre propre vie, sur votre propre corps, sur ce que vous pensiez être sûr.
En quelques secondes, votre cerveau bascule dans un état d’alerte maximale. Il commence à évaluer le danger, à anticiper, à chercher des issues, à envisager des scénarios.
Le DSM-5 (le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, référence internationale en psychiatrie) définit un événement traumatique comme toute exposition à la mort réelle ou menacée, ou à une atteinte grave à l’intégrité physique. Et un diagnostic de cancer à pronostic vital constitue, une confrontation directe avec la menace de sa propre mort.
Ce que cette définition dit aussi, et qui est important : le DSM-5 ne demande pas que vous ayez ressenti la peur ou l’effondrement au moment de l’annonce. Les réactions sont très diverses et sont propres à chaque femme. Certaines femmes décrivent un calme étrange, une sorte d’anesthésie, pendant que le médecin parle. D’autres ressentent de la colère, d’autres encore ne pleurent que trois jours plus tard, dans leur voiture. Il n’y a pas de bonne façon de recevoir cette nouvelle, chaque réaction est légitime.
La communauté scientifique reconnaît aujourd’hui le traumatisme psycho-oncologique comme une expérience profondément perturbante liée au diagnostic ou au traitement du cancer, qui constitue un facteur de risque réel de développer un trouble de stress post-traumatique.
Alors soyez certaine que ce que vous ressentez n’est pas de la fragilité, c’est une réaction à un évènement traumatique.
Pendant les traitements : la bataille que personne ne voit
Pendant la chimiothérapie, la radiothérapie, les opérations, vous étiez dans l’action. Vous avanciez, votre agenda était structuré par les rendez-vous médicaux, votre énergie mobilisée vers un objectif : traverser les traitements. L’entourage était présent, attentif, mobilisé.
Et dans ce flux, il y avait peu de place pour les émotions, pour la peur, pour le deuil de certaines parties de vous-même. Pour la colère, parfois. Pour la tristesse profonde d’un corps qui change, d’une féminité qui se transforme dans des conditions que vous n’aviez pas choisies.
Prenons l’exemple du cancer du sein : les données françaises les plus récentes (INCa, 2024) situent le taux de survie global à cinq ans à 88 % pour l’ensemble des cancers du sein, et au-delà de 90 % lorsque le cancer est détecté à un stade localisé, ce qui concerne environ 60 % des diagnostics. Ces chiffres témoignent d’une avancée médicale remarquable. Une revue publiée en 2023 dans « Frontiers in Oncology « souligne d’ailleurs que cette amélioration du pronostic a entraîné un besoin accru d’accompagnement des complications psychologiques à long terme et d’amélioration de la qualité de vie des patientes.
Autrement dit : on survit plus, mais survivre et aller bien sont deux choses différentes.
Ce que la médecine traite avec une précision remarquable, c’est le cancer. Ce qu’elle ne peut pas toujours traiter, c’est la façon dont cette expérience s’est gravée dans votre mémoire, dans votre corps, dans votre rapport à vous-même.
L’après cancer : le paradoxe du vide, la peur de la récidive
C’est souvent à ce moment là que les femmes arrivent en thérapie.
Les traitements sont finis, leurs proches respirent, soulagés, et commencent doucement à reprendre leur vie. On vous dit « tu es guérie », ou « tu es en rémission », comme si tout pouvait, et devait, reprendre son cours normal. Comme si votre corps et votre psyché pouvaient tourner la page en même temps que les calendriers médicaux.
Mais vous, vous vous sentez étrange dans ce silence soudain. Vide, parfois. Perdue, souvent. Avec ce paradoxe douloureux : vous devriez vous sentir soulagée, et pourtant vous n’y arrivez pas.
L’après-traitement est une période critique, souvent marquée par un sentiment de vulnérabilité et parfois d’abandon. Le soutien qui structurait votre quotidien pendant les soins disparaît, alors même que le travail psychologique, lui, commence à peine. Réapprendre à vivre sans l’angoisse constante de la maladie ne se fait pas en un mois et ce n’est pas un échec.
Ce vide que vous ressentez n’est pas de l’ingratitude, ce n’est pas une anomalie. C’est le début du vrai travail intérieur celui que les traitements médicaux n’avaient pas le temps de faire.
Il y a également quelque chose dont on parle peu, et qui pourtant habite profondément de nombreuses femmes après le cancer : la peur de la récidive.
Cette peur qui surgit à chaque signe inhabituel dans le corps, à chaque contrôle, les jours qui précèdent. Au détour d’une fatigue, d’une douleur passagère.
Une vigilance permanente qui s’est installée comme un bruit de fond, et qui épuise.
Ce n’est pas de l’anxiété pathologique, c’est une réponse normale d’un cerveau qui a appris, de la façon la plus brutale qui soit, que le corps pouvait trahir. Ce cerveau-là a intégré une leçon, et il fait son travail : il surveille que tout aille bien, il vous protège.
Ce que la science dit sur l’accompagnement thérapeutique
Les recherches sont aujourd’hui très claires sur ce point.
Une revue narrative publiée en 2024 dans le « BJPsych Bulletin », portant sur onze études, conclut que la thérapie cognitivo-comportementale et l’EMDR sont les interventions les plus efficaces dans le traitement du stress post-traumatique lié au cancer (Psychological interventions for cancer-related PTSD: narrative review, BJPsych Bulletin, 48, 2024, 100–109).
Les méta-analyses récentes confirment par ailleurs que l’EMDR réduit les symptômes du Troubles de Stress Post Traumatique, l’anxiété et la dépression chez les survivants de maladies graves comme le cancer.
Enfin, une revue Cochrane de 2023 portant sur 60 essais contrôlés randomisés et près de 8 000 participantes (Jassim et al., Cochrane Database of Systematic Reviews, 2023) conclut que les interventions psychologiques réduisent la détresse psychologique et améliorent la qualité de vie des femmes atteintes d’un cancer du sein non métastatique.
Ce que nous savons donc, c’est que le soutien psychologique ne guérit pas le cancer. Mais il change la façon dont vous le traversez. Et il change, profondément, la façon dont vous en revenez.
Comment la thérapie peut aider ?
Quand une femme vient me voir après un cancer, ou pendant sa traversée, nous ne commençons pas par les techniques (l’EMDR, la thérapie d ‘exposition écrite etc…), nous commençons par elle.
Par ce qu’elle porte, par ce qu’elle n’a pas encore eu le droit de dire, par e qu elle n’ose pas encore dire, par les émotions que les traitements n’ont pas laissé de place pour traverser, par les parties d’elle-même qu’elle ne reconnaît plus tout à fait.
En Gestalt-thérapie, nous travaillons au contact : entre ce que vous ressentez et ce que vous en faites, entre ce que vous étiez et ce que vous devenez. Nous accueillons le corps, les sensations, les images. Parce que le cancer ne se passe pas que dans les cellules, il se passe aussi dans la façon dont vous vous habitez, ou ne vous habitez plus.
L’EMDR permet, elle, de travailler directement sur les souvenirs traumatiques liés à l’annonce, aux traitements, aux hospitalisations, ces images, ces sensations qui continuent à surgir alors que médicalement, tout est derrière vous. Elle permet au cerveau de retraiter ce qu’il n’a pas pu intégrer sur le moment.
La Thérapie d’Exposition Écrite peut également être précieuse pour mettre des mots sur ce que vous avez traversé, ordonner ce qui a été chaotique, et en retrouver un sens, le vôtre, pas celui que les autres ont essayé de vous donner.
Vous n’avez pas à choisir la bonne méthode avant de venir, vous avez juste à venir telle que vous êtes.
Vous êtes plus qu’un parcours de soins :
Le cancer a peut-être changé votre corps, il a peut-être changé votre regard sur la vie, sur le temps, sur ce qui compte. Il a peut-être aussi ébranlé quelque chose dans votre identité, dans l’image que vous aviez de vous-même.
Tout cela mérite d’être accueilli, pas minimisé, pas résumé à « l’essentiel c’est que tu sois là », pas noyé dans l’injonction à la gratitude ou à la positivité.
Vous avez traversé une épreuve que les mots peinent à contenir, et il est normal que ce quelque chose laisse des traces, il est normal que vous ayez besoin de temps, d’espace, d’une présence à vos côtés pour traverser ce qui vient après le médical.
La guérison du corps et la guérison intérieure ne se font pas toujours au même rythme, et ce n’est pas grave.
Vous n’êtes plus seule.



